Maxime Pedneaud-Jobin

Maire de la Ville de Gatineau

Discours d'ouverture du 36e Salon du livre de l'Outaouais - 26 février 2015

J'ai eu l'occasion de prononcer un discours à la cérémonie d'ouverture du SLO plus tôt ce soir, une occasion parfaite pour faire part de ma vision de la pertinence de la culture, une question qui m'habite depuis longtemps. Étant donné certaines restrictions de circonstances, j'ai dû raccourcir un peu la version prononcée. Voici plus bas le texte intégral.

 

Bonsoir à tous,

Je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue au Salon du livre de l’Outaouais. Pour une 36e année, Gatineau et toute la région de l’Outaouais se donnent rendez-vous pour célébrer le livre et ses artisans

On m’a donné la permission d’aborder avec vous  une question qui m’habite depuis des années, le Salon du livre me semble le lieu approprié pour y réfléchir avec vous

C’est une question qui concerne le livre, mais bien plus. Une question simple, que l’on entend à chaque budget fédéral, à chaque budget provincial, à chaque budget municipal. Une question simple à laquelle tous les politiciens dans mon genre doivent éventuellement répondre. Mais c’est une question complexe à laquelle de grands personnages se sont frottés. C’est une question sans cesse répétée depuis des siècles parce qu’elle concerne la nature même de l’être humain.

 

 « La culture kosse ça donne? ».

Jean-Paul Sartre lui-même, comme pour mesurer le fossé entre la littérature et la misère vécue par bien des humains, disait « En face d’un enfant qui meurt, La Nausée ne fait pas le poids ». Aujourd’hui, on pourrait dire avec moins de finesse mais tout aussi justement : « En face de l’état lamentable de nos routes, la construction d’une bibliothèque ne fait pas le poids ».

La culture incarne pour certains le superflu, le luxe, l’accessoire, surtout devant les réalités du quotidien, le toit qui coule, les nids de poule, ou même la souffrance humaine.

 

En fouillant cette question, je suis tombé sur une longue citation qui nous vient d’un des plus grands auteurs de l’histoire du monde, citation qui contient l’essentiel de la réponse à cette question fondamentale 

« Vous avez soin de vos villes, vous voulez être en sûreté dans vos demeures, vous êtes préoccupés de ce péril, laisser la rue obscure ; songez à ce péril plus grand encore, laisser obscur l’esprit humain. Les intelligences sont des routes ouvertes ; elles ont des allants et venants, elles ont des visiteurs, bien ou mal intentionnés, elles peuvent avoir des passants funestes ; une mauvaise pensée est identique à un voleur de nuit, l’âme a des malfaiteurs ; faites le jour partout ; ne laissez pas dans l’intelligence humaine de ces coins ténébreux où peut se blottir la superstition, où peut se cacher l’erreur, où peut s’embusquer le mensonge. L’ignorance est un crépuscule ; le mal y rôde. Songez à l’éclairage des rues, soit ; mais songez aussi, songez surtout, à l’éclairage des esprits. (…) La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser, mettez des livres partout…»

Voilà comment Victor Hugo, en 1878 répondait à cette question. « Songez à l’éclairage des rues, soit ; mais songez aussi, songez surtout, à l’éclairage des esprits. (…) »

C’est bon, mais si Hugo avait eu le moindrement le sens de la formule, il aurait pu dire plus brièvement: Lire de tout, partout. (sourire) 

Presque un siècle plus tard, en octobre 1966, André Malraux, ministre français de la culture, tenait un discours similaire en opposant cette fois le budget des affaires culturelles et les autoroutes. Je cite : « … ce que je vous demande, c’est exactement vingt-cinq kilomètres d’autoroutes! Pour le prix de vingt-cinq kilomètres d’autoroutes, nous maintenons que la France qui a été le premier pays culturel du monde en son temps, (…), la France pour cette somme misérable, peut, dans les dix ans qui viendront, redevenir le premier pays culturel du monde. »

 

Ces grands hommes mettaient la culture au-devant de tout. Pourquoi? La culture, kosse-ça donne?

 

Le premier argument, celui qu’on entend maintenant assez souvent, est simple : la culture est payante.

 

Les États-Unis d’Amérique sont une super puissance économique depuis deux siècles. La première industrie américaine en dollars américain : c’est l’industrie culturelle. À Montréal, la création d’emplois associés aux investissements en culture dépasse même celle des investissements en transport ou en télécommunications[1].

C’est malheureusement l’argument qui pèse souvent le plus lourd devant l’asphalte. S’il n’est pas à négliger, il n’est pas le plus fondamental. Même si elle ne rapportait pas d’argent, la culture resterait essentielle. 

Pourquoi? Parce que la culture est une source de beauté. 

 

Les belles chansons, les beaux tableaux, les beaux livres, les beaux films, les belles sculptures, ces belles choses sont-elles du luxe? Non. Elles sont nécessaires à notre qualité de vie, sinon à notre bonheur. Certaines œuvres sont si émouvante, si géniales parfois, qu’elles nous permettent de croire que rien n’est impossible. Dans un monde cynique, c’est une fonction vitale. D’autres œuvres sont si dérangeantes qu’elles nous permettent de voir que tout peut être contesté. Dans un monde où les élites sont puissantes et se protègent, c’est une fonction vitale.

 

Mais la culture a une autre fonction. La culture nous permet de dire et d’entendre ce que nous sommes : notre humour, notre histoire, nos valeurs, nos quêtes, nos peurs, nos succès, notre âme. Tout le Québec se reconnaissait dans Les Plouffe, tout le Québec riait en écoutant Yvon Deschamps, tout le Québec chantait La Bolduc, se retrouve dans Michel Tremblay, se voit dans les œuvres de Jean-Paul Riopelle, s’entend en écoutant Mes Aïeux, Loco Locass, Chloé Sainte-Marie

L’Outaouais construit ce qu’elle est grâce à Guy Jean, Christian Quesnel, Luce Duffault, Pierre Lapointe, Philippe Falardeau, Louison Danis, Marie-Jeanne Musiol, Jean Dallaire, Jean Desprez etc. La culture est le cœur du « nous », elle est le cœur des régions et l’âme des nations

La culture est aussi le « Je » par excellence.

 

Selon un professeur de Gatineau, Daniel Caron, « En tant qu’individu, elle (la culture) est peut-être une des choses les plus personnelles que nous ayons à offrir dans nos interactions avec autrui ». En effet, quand on rencontre quelqu’un, ce qu’on lui offre, ce qu’on présente, ce qui nous définit, c’est notre culture. On peut être attiré par des yeux, un sourire, une allure, mais c’est notre identité profonde, notre culture, qui séduit.

 

Toujours selon le professeur Caron, toutes les interactions que nous avons avec le contenu culturel qui nous entoure façonne notre vision du monde. « Artistes, politiciens, écrivains, leaders, historiens, journalistes, bibliothécaires ou encore parents, amis (…) participent à transmettre des contenus (…) et à perpétuer (…) des manières de comprendre et de concevoir le monde. 

Si la culture est le cœur de ce que nous sommes comme individu, elle est aussi au centre de ce que nous sommes comme communauté. Si notre culture change, ce qui est en jeu, ce sont nos valeurs, nos croyances, notre mode de vie. C’est grâce au développement culturel que nous pourrons perpétuer nos valeurs ou encore les voir se transformer pour le meilleur ou pour le pire.

Finalement, on dit que l’homme est le seul animal qui sait qu’il va mourir. Malraux, écrira que l’art est un anti-destin. Les chefs d’œuvre créés par l’être humain seraient une façon pour lui de se montrer plus grand que son destin, plus grand que le temps qui le condamne. Écrire, peindre, chanter, c’est donc vaincre le destin.

On est loin de l’asphalte et des nids de poule.

 

Mais on se rapproche peut-être de ce qui est vraiment prioritaire et de ce que ça donne la culture : le développement de chacune des facettes de l’humain, l’espoir, le bonheur.  

Ce sont aussi toutes ces raisons qui font du Salon du livre un événement incontournable chaque année à Gatineau. La Ville de Gatineau est fière d’être le partenaire privilégié de cette grande fête du livre

J’aimerais féliciter les organisateurs du Salon qui travaillent, année après année, à nous surprendre avec la qualité et la diversité des activités offertes. Je tiens aussi à remercier les nombreux bénévoles qui contribuent largement au succès du Salon.

Je conclurai cette réflexion sur la culture par une autre citation de Victor Hugo, tirée elle aussi de son discours d’ouverture au Congrès littéraire international de 1878. Cette citation s’adresse aux artisans du livre, mais tout spécialement aux auteurs, celles et ceux qui nous rassemblent aujourd’hui :

« Messieurs (mesdames), votre mission est haute. Vous êtes une sorte d’assemblée constituante de la littérature. Vous avez qualité, sinon pour voter des lois, du moins pour les dicter. Dites des choses justes, énoncez des idées vraies, et si, par impossible, vous n’êtes pas écoutés, eh bien, vous mettrez la législation dans son tort. (…) Vous allez faire comprendre aux législateurs qui voudraient réduire la littérature à n’être qu’un fait local, que la littérature est un fait universel. La littérature, c’est le gouvernement du genre humain par l’esprit humain. ».

Merci, bonne soirée, et bon Salon.



[1] Chambre de commerce du Montréal métropolitain, L’art de s’investir en culture.

Commentaires (4) -

Bonjour mr. Le maire,
Dans votre discours de l'ouverture du Salon du livre, vous ne mentionné pas l'endroit où est le Salon du Livre (Palais des congrès de Gatineau) et le travail ardu de ce dernier ..... C'est triste .

Marie Louise Paradis
Marie Louise Paradis

Bonjour Monsieur le maire

Je trouve votre discours pour l'ouverture du Salon du livre absolument excellent et inspirant.  Toutes mes félicitations et merci pour tout ce que vous faites pour les citoyens de Gatineau.

Marie Louise Paradis

Bonjour M. Pedneaud-Jobin,

Félicitations pour un superbe discours. J’aimerais bien voir la fierté de la Ville de Gatineau, à promouvoir la culture et les arts, s’étendre jusque dans les autobus de la STO. Ce que je veux dire, j’aimerais être capable de lire un livre dans un autobus. Si Victor Hugo était à Gatineau, il dirait « songez surtout à l’éclairage dans vos autobus pour inciter la lecture ».

François Léveillé
François Léveillé

Bonjour à tous,

merci pour vos commentaires dont le maire a pu prendre connaissance.

Mme Sylvie, soyez assurée que nous en tiendrons compte pour les prochains événements.
M. Marcel, vous soulevez une question intéressante. Je vais communiquer avec vous directement pour obtenir plus de détails et vous proposer une marche à suivre.

Bonne journée à tous,

François Léveillé
Cabinet du maire

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