Maxime Pedneaud-Jobin

Maire de la Ville de Gatineau

Jour du souvenir - 11 novembre 2014

Voici un texte que j’avais publié il y a plusieurs années.  En cette semaine du Souvenir, je vous l’offre à nouveau en hommage à mon oncle.

 

Un des derniers

Le temps a rattrapé Guy Jobin. Pour la première fois depuis des années, il ne pourra pas assister aux cérémonies du jour du Souvenir. Son corps de 86 ans ne le lui permet plus. Les vétérans de la Deuxième guerre mondiale ont vaincu la tyrannie, mais ils ne vaincront pas la mort. Accroché à une vie qu’il aime passionnément, mon oncle Guy fait partie des derniers témoins de la plus grande boucherie de l’histoire de l’humanité.  

En 1943, Guy Jobin avait vingt ans. Il s’était porté volontaire pour contribuer à libérer l’Europe. Son sens du devoir a fait de lui un canonnier sur le porte-avions Nabob. Il fera la route entre l’Amérique et Mourmansk, un port de Russie. Seule voie permettant de ravitailler les Soviétiques, elle était patrouillée par les sous-marins et les bombardiers allemands, ainsi que par le Tirpitz un des plus puissants navires de guerre de la flotte allemande.   

Le 22 août 1944, les avions du Nabob participent à une opération contre le Tirpitz. Le géant allemand est touché, mais il flotte toujours. Plus tard dans la journée, à 17 h 16, la riposte allemande arrive du fond des mers. Le Nabob est torpillé. Grâce à l’efficacité et au courage de ses 800 marins, il reste à flot. Une vingtaine d’hommes sont tués ou portés disparus. On transfère une partie de l’équipage sur des navires venus à la rescousse. Une poignée de volontaires, dont Guy Jobin, restent à leur poste pour permettre à l’énorme navire de se réfugier en Écosse. Durant cinq longs jours et six longues nuits, ils couvrent une distance de 1 800 kilomètres sur une mer hostile infestée de sous-marins ennemis. Dès l’arrivée au port, plusieurs marins sont hospitalisés. La tension, le froid, l’humidité et le manque de sommeil auront eu raison d’eux. Pendant près de deux ans, Guy Jobin ira d’hôpital en hôpital. À la suite d’une paralysie totale des jambes, on lui dit qu’il ne marchera plus. À force de volonté, il fait mentir les médecins et retrouve l’usage de ses jambes. Ses vingt ans à lui, c’était ça.

Chaque année, le jour du Souvenir, je pense à mes oncles Guy Jobin et Rhéo Couture, à ceux et celles qui ont donné une partie de leur jeunesse, sinon leur vie, pour défendre la liberté. Après la Première Guerre mondiale, nos grands-parents disaient « Plus jamais ça ». La Seconde Guerre a fait entre 40 et 52 millions de morts, civils et militaires. Cinq ans plus tard, la guerre de Corée faisait 4 millions de morts. Vingt ans plus tard, le décompte commençait au Vietnam : il s’arrêtera aussi à 4 millions de morts. Et ça continue. Tous les jours, des soldats et des civils tombent en Irak, en Afghanistan, au Congo, au Darfour, en Tchétchénie. 

J’ai toujours eu un malaise avec le fait que le « souvenir » soit uniquement celui du sacrifice des combattants. C’est évidemment la priorité, mais c’est aussi une façon de fuir un autre souvenir. Car la guerre est toujours le fruit d’erreurs tragiques dont nous devons également nous rappeler. Celle des Allemands qui ont élu démocratiquement Hitler. Celle des démocraties, dont  la nôtre, qui ont été des modèles de lâchetés pendant la longue montée des nazis. Celle de millions de citoyens dans le monde qui sont restés passifs jusqu’à décembre 1941 alors que l’Europe était à genou et qu’Hitler était à 50 km de Moscou. Au moment d’acheter notre coquelicot, il faut penser à Guy Jobin et à ses compagnons, mais aussi aux gestes que nous devrions faire aujourd’hui pour éviter les guerres de demain. Est-ce que nous dénonçons les régimes totalitaires (la Chine par exemple)? Est-ce que nous combattons les injustices économiques et sociales dans le monde? De notre réponse à ces questions dépendra notre obligation d’envoyer, ou pas, des jeunes de vingt ans réparer les pots cassés.

Je vous laisse sur cette dédicace que mon oncle Guy a écrite pour ma sœur dans un exemplaire d’un livre sur l’histoire du Nabob :

 

« Léguer son histoire à la postérité pour nous, les marins canadiens du Nabob, était une question d’honneur. Loin de nous l’idée de glorifier la guerre… mais plutôt de perpétuer le souvenir de ceux qui ne sont pas revenus avec nous, ayant accompli leur devoir jusqu’au bout. Nous nous souviendrons. Guy »

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